La musique : vecteur culturel d’évolution sociale

J’ai visité aujourd’hui l’atelier de lutherie que l’asbl Luthiers Sans Frontières a installé en plein cœur de la vieille Havane, dans la splendide basilique Saint François d’Assise.
C’est à un hôpital d’urgence que l’on pense d’emblée lorsque l’on arrive à proximité de l’atelier. A ce détail près qu’il n’y a pas, dans le regard de ceux qui attendent, la moindre trace d’angoisse. Les jeunes qui sont là, souvent avec leurs parents, saisissent une occasion unique d’améliorer la sonorité de leur instrument à cordes. Ils sont élèves d’une des quatre écoles de musique de la Havane, à moins qu’ils n’étudient déjà à l’école supérieure des Arts. Leur niveau musical est étonnant, et ce malgré les instruments de qualité médiocre dont ils disposent.
Ils attendent patiemment, assis devant la porte de l’atelier, dans le cadre somptueux d’un cloître à trois niveaux d’arcades, avec leur instrument malade, violon, alto, violoncelle ou même contrebasse.

Dès la porte franchie, quel contraste : c’est la fébrilité bien organisée d’un service d’urgence qui s’offre à mes yeux. Autour d’une table, Paul, le président et co-fondateur de l’association diagnostique l’état de l’ instrument d’une jeune musicienne accompagnée de son père. On discute du principe et de l’urgence de la réparation : il est en effet essentiel d’établir des priorités, car en cette période de concours, un surcroît de demandes rend impossible d’effectuer le travail au fur et à mesure. Paul promet un délai, note les coordonnées de la musicienne et la nature du travail dans un registre, tout est étiqueté et l’instrument déposé en sûreté dans un coin de l’atelier.
Penché sur une table basse s’affaire Alain, l’autre luthier. Il procède au remplacement d’une mentonnière, sous l’œil attentif de ses deux apprentis, ébénistes et, qui sait, futurs luthiers. Cette opération ne prend qu’un instant et le voici reposant le violon et en prenant un autre. Il s’agît cette fois d’une opération plus délicate : il faudra tenter d’améliorer la sonorité d’un violon industriel de fabrication tchèque, le type d’instrument que l’on trouve majoritairement à Cuba, à cause des échanges commerciaux privilégiés qu’ont entretenus les deux pays,. Remplacement du chevalet, légère mise au point de la position de l’âme, nouvelles cordes… les tendre puis les accorder en deux étapes…
Alain, débordant d’un enthousiasme communicatif doublé d’un sens prégnant de la pédagogie, est non seulement luthier, mais aussi un excellent violoniste, membre d’orchestres prestigieux : rarement deux passions se seront aussi bien complétées en un seul homme !
Lorsque l’étudiant réapparaît, une heure plus tard, il n’en croît pas ses oreilles, tant le volume sonore de son violon est amplifié…

Enfin, une légère accalmie. C’est le moment pour Paul et Alain d’entamer ensemble une réparation plus délicate. Et de parler aussi.
Ethique du travail : il a fallu refuser ce matin des musiciens professionnels de l’orchestre symphonique qui espéraient réparer ici leur instrument. La vocation de LSF n’est pas de proposer un service pseudo-commercial, mais bien d’aider les étudiants sans moyens à améliorer leur instrument, pour que leur talent ne soit pas étouffé.
Ils évoquent aussi la difficulté à trouver certains produits tels que l’alcool à brûler qui sert à recambrer les archets .
Le matériel disponible dans cet atelier provient généralement d’Europe, transporté dans les valises des luthiers bénévoles qui se succèdent en manière de relais, à raison de deux semaines de travail… Chacun apporte son écot de matériel, d’énergie de savoir-faire et de bonne humeur !
Le travail bénévole de nos deux amis est bien récompensé. « Un sourire, cela fait plaisir », dit Paul. « Ici, on a l’impression de sauver des vies » dit Alain.

Alain Orban