Bonjour Paul,

Notre séjour a été magnifique, positif et je pense, efficace. Je crois que Paul et moi avons fait une bonne équipe. Magaly et Paulo étaient aux petits soins pour nous et toujours prêts à résoudre les petits détails techniques du quotidien. Gertraud a tout fait pour faciliter et rendre agréable notre mission dans sa magnifique institution. Eduardo Gonzalez Delgado, le directeur de l'escuela taller, est venu nous rendre une visite très cordiale et a mis à notre disposition le matériel de l'école qui pouvait nous être utile (varlope pour les touches de contrebasse, scie à marquetter électrique pour leurs chevalets, machines de leur atelier).

Les deux premiers jours, moins chargés que les suivants, nous ont permis de mettre en place l'atelier, de réaffûter l'outillage, de repérer le matériel et les machines utilisables dans l'atelier-école d'ébenisterie, de nous familiariser avec l'accent cubain et d'"apprivoiser" Andres et Lazaro. Je crois qu'ils ont beaucoup appris. Andres s'est entièrement consacré à l'archèterie tandis que Lazaro, un peu réservé les premiers jours s'est vite révélé comme un excellent assistant pour la lutherie. Les travaux effectués ont été consignés dans un cahier-journal resté sur place à l'intention des suivants.

Du point de vue technique, je ne vais pas reprendre le compte rendu détaillé que t'a fait parvenir Paul Borie, j'insisterai seulement sur le fait que
- Les cordes de violon 4/4 nous ont vraiment fait défaut
- Il n'y a plus de mentonnières
- des épaulières 4/4 (ou coussins Kun) seraient bienvenues
- apparemment, il n'y a pas de colophane disponible à Cuba.
- la pointe aux âmes de contrebasse m'a vraiment manqué

Il y a d'ailleurs un besoin très important pour les montages/règlages de contrebasse; Peut-être cela pourrait faire l'objet d'une mission spécifique avec des luthiers spécialisés.

Gertraud est venue nous présenter (et nous recommander particulièrement) un jeune homme candidat à l'apprentissage qui s'est documenté sur le net et a commencé à ébaucher les voutes d'un violon ... Introduit par Gertraud, je ne pouvais que l'inviter à venir autant qu'il voulait observer notre travail. Ce qu'il a fait à trois reprises. Deux autres jeunes gens, désireux de se joindre à nous pour apprendre le métier sont aussi venus nous solliciter. Dans tous les cas je les ai encouragé et leur ai proposé de te faire un courrier pour préciser leur parcours et leurs souhaits. (Dans l'urgence, il était difficile de faire plus).

Le problême d'une véritable formation professionnelle se pose de façon cruciale et urgente. Ce serait la meilleure réponse aux besoins des musiciens comme aux désirs des apprentis. D'après Mr. Torres l'E.N.A aurait déjà ouvert une section pianos et une section vents, et serait prête à ouvrir une section cordes. Torres enseignerait la facture des guitares, resterait à trouver l'enseignant pour les instruments à archet... Mais tu es probablement le mieux informé sur les véritables intentions des Institutions Havanaises.

J'ai eu aussi le bonheur de rencontrer Santiago Rodriguez du Musée de la Musique. Après une visite du Musée et de quelques unes de ses réserves, nous avons largement évoqué les problêmes auxquels il était confronté : méthodes de conservation, expertise, déontologie de la restauration, conception du catalogue, mais aussi manque d'informations et isolement. Notre échange a été particulièrement riche et chaleureux au point qu'il m'a convié à animer, le jour de notre départ, une réunion avec l'ensemble de son équipe pour éclaircir certains points historiques et techniques. Ce fut aussi l'occasion de poser plus précisément les problêmes ausquels sont confrontés les membres de l'équipe et d'envisager ensemble les meilleures méthodes pour les résoudre. Dans un premier temps, je vais mettre Santiago en contact avec certains de ses confrêres européens (Paris et Barcelone, la relation avec le MIM de Bruxelles étant déjà mise en oeuvre par Wim Raymakers) de façon à initier une collaboration qui ne peut être que fructueuse pour tous.

Si le patrimoine instrumental conservé au Musée est protégé de la destruction, tel n'est pas le cas des instruments circulant parmi les musiciens. J'ai eu entre les mains un violon intéressant du XVIIIème siècle littéralement écrabouillé par les mains inexpertes d'un "luthier" cubain (j'ai également travaillé sur un violon de Gand et Bernardel et ai été informé de l'existence d'un cello du XVIIème siècle). La survie de trop nombreux instruments est remise en cause par les pratiques sauvages de réparateurs inconscients (usage systématique de la colle blanche, des vis, des clous, vernis originaux grattés...). Aussi avons nous évoqué avec Santiago la possibilité d'inviter les "luthiers" cubains à une session d'information-formation sur (au moins) tout ce qu'il ne faut pas faire ...

Je ne pourrais malheureusement pas être parmi vous le 7 février pour l'AG, cette dernière mission ayant encore accentué le retard à la livraison d'engagements antérieurs. Mais si un pouvoir pouvait t'être utile pour les votes je te le fais parvenir par retour.

Je suis très heureux de ce voyage et encore émerveillé de toutes les découvertes qu'il a suscité. Je reste naturellement à la disposition de LSF pour toutes les actions où mes modestes compétences pourraient s'avérer utiles.

Très cordialement,

Christian.